28
Au nom de l’amour
Assis sur une grosse bûche, dépité, sourcils froncés, Roran fixait la pierre ronde et plate au creux de sa paume.
— Stenr rïsa, gronda-t-il entre ses dents.
La pierre ne bougea pas d’un pouce.
— Qu’est-ce que tu fabriques, Puissant Marteau ? lui demanda Carn en se laissant tomber près de lui.
Roran rangea le caillou dans sa ceinture, prit le pain et le fromage que Carn lui tendait :
— Rien. Je rumine.
— Oui. C’est fréquent avant une mission.
Tout en mangeant, Roran observait ses nouveaux compagnons. Avec lui, le groupe comptait trente hommes, des guerriers endurcis. Chacun était équipé d’un arc ; la plupart portaient aussi l’épée, et certains, leur arme de prédilection, pique, masse ou marteau. Sept ou huit d’entre eux devaient avoir à peu près son âge. Les autres étaient plus vieux de beaucoup. Le plus âgé du lot, leur capitaine, Martland Barbe Rouge, comte de Thun, avait vu suffisamment de printemps pour que sa célèbre barbe grisonne.
Dès qu’il avait été affecté à la patrouille de Martland, Roran était venu se présenter à sa tente. Trapu et courtaud, musclé d’avoir passé sa vie en selle à manier l’épée, le comte arborait une barbe épaisse et soignée qui lui tombait sur la poitrine. Après avoir examiné Roran de pied en cap, il avait déclaré :
— Dame Nasuada m’a dit le plus grand bien de toi, mon garçon. J’ai aussi entendu mes soldats chanter tes louanges, des rumeurs, des commérages, des histoires qu’on se raconte. Tu sais ce qu’il en est. Je ne doute pas que tu aies accompli des exploits remarquables. Tailler des croupières aux Ra’zacs dans leur propre repaire, par exemple ; cela n’a pas dû être de tout repos. Bien sûr, tu avais ton cousin pour t’aider… Tu es peut-être habitué à mener les gens de ton village par le bout du nez, mais maintenant, mon petit gars, tu fais partie des Vardens. De mes guerriers, pour être précis. Nous ne sommes pas tes parents. Nous ne sommes pas tes voisins. Nous ne sommes pas nécessairement tes amis. Notre devoir consiste à exécuter les ordres de Nasuada, et nous nous y employons, quoi qu’en pensent les uns et les autres. Tant que tu seras sous mon commandement, tu feras ce que je te demande, quand je le demande et comme je le demande, faute de quoi, je jure sur le corps de ma défunte mère – paix à son âme – que je t’écorcherai le dos à coups de fouet sans me soucier de qui est ton cousin. Est-ce bien clair ?
— Oui, mon capitaine !
— Bon. Si tu files droit, si tu fais preuve de bon sens, que tu t’arranges pour rester en vie, sache que, chez les Vardens, un homme décidé peut monter en grade assez vite. Rappelle-toi cependant que, quelles que soient tes ambitions, c’est moi et moi seul qui déciderai si tu es apte à commander ta propre patrouille. Et n’imagine pas un instant, même en rêve, que tu obtiendras mes bonnes grâces par la flatterie. Peu m’importe ton opinion à mon sujet. Que tu m’apprécies ou que tu me détestes, tout ce qui compte à mes yeux, c’est que tu fasses ton devoir.
— Je comprends parfaitement, mon capitaine !
— Hmm. Je suis prêt à te croire, Puissant Marteau. Quoi qu’il en soit, nous serons bientôt fixés. Va te présenter à Ulhart, mon second.
Roran avala le dernier morceau de son pain et but une gorgée de vin à sa gourde. Il aurait aimé un repas chaud, mais, au cœur de l’Empire, un feu risquait d’attirer l’attention sur eux. Il soupira, étira ses jambes pour soulager ses genoux endoloris par les longues heures passées en selle : depuis trois jours, il chevauchait sur Feu de Neige du crépuscule à l’aube.
Qu’il veille ou qu’il dorme, il demeurait conscient d’une légère tension mentale qui lui indiquait en permanence la direction de Katrina. Cette sensation provenait de la bague qu’Eragon lui avait offerte et le réconfortait : grâce à elle, où qu’ils soient en Alagaësia, Katrina et lui se retrouveraient, même s’ils étaient aveugles et sourds.
Près de lui, Carn marmonnait en ancien langage. Roran sourit. Carn était le magicien du groupe, chargé de veiller à ce que les mages ennemis ne les abattent pas tous d’un simple geste de la main. À en croire ses compagnons, Carn n’était pas particulièrement puissant, et chaque sort lui coûtait ; il compensait toutefois cette faiblesse par son aptitude à composer des enchantements d’une grande subtilité et à s’infiltrer dans les esprits de ses adversaires. Roran s’était aussitôt pris d’affection pour cet homme maigre, nerveux, au visage émacié et aux paupières tombantes.
En face de lui, Halmar et Ferth bavardaient, assis devant leur tente :
— … alors, quand les soldats sont venus le chercher, racontait Halmar, il a rassemblé tout son monde dans le château et mis le feu à l’huile que ses serviteurs avaient répandue tout autour sur son ordre. Les ennemis étaient emprisonnés derrière des murs de flammes, et ceux qui sont passés plus tard en ont déduit que l’incendie n’avait pas laissé de survivants. Tu imagines ça ? Cinq cents soldats ratiboisés d’un coup sans sortir une épée !
— Comment a-t-il réussi à s’échapper ? demanda Ferth.
— Le grand-père de Barbe Rouge était un sacré malin. Il avait fait creuser un souterrain depuis le château jusqu’à la rivière la plus proche. C’est par là que Barbe Rouge, sa famille et ses serviteurs se sont enfuis. Il a conduit sa maisonnée au Surda, où le roi Larkin leur a donné asile. Plusieurs années se sont écoulées avant que Galbatorix découvre la supercherie. On a de la chance de servir sous ses ordres ; Barbe Rouge n’a perdu que deux batailles, et c’était à cause de la magie.
Halmar se tut tandis qu’Ulhart s’avançait entre les tentes. Le vieux briscard au visage sévère se planta au milieu du campement, jambes écartées, aussi indéracinable qu’un chêne centenaire. D’un coup d’œil, il s’assura que personne ne manquait et annonça :
— Le soleil est couché, il faut dormir. Nous repartons deux heures avant l’aube. Le convoi devrait être à sept miles d’ici. On ne traîne pas en route, on les surprend au moment où ils se lèvent, on abat les soldats, on brûle la marchandise et on rentre. Vous connaissez le refrain. Puissant Marteau, tu restes avec moi. Une erreur, et je t’étripe avec un hameçon émoussé.
Des rires fusèrent.
— Bien, conclut Ulhart. Et maintenant, au lit !
Feu de Neige galopait à pleine vitesse. Le vent fouettait le visage de Roran. Le tonnerre de son sang grondait dans ses oreilles, couvrant tout autre bruit. Il ne voyait plus que les deux soldats montés sur des juments brunes près de l’avant-dernier chariot du convoi.
Avec un cri retentissant, il leva son marteau. Les soldats sursautèrent, prirent armes et boucliers avec des gestes maladroits. L’un d’eux laissa tomber sa lance et se pencha pour la ramasser.
Roran ralentit Feu de Neige près du premier soldat, se mit debout sur ses étriers et le frappa à l’épaule, fendant sa cotte de mailles. Son bras cassé inerte, l’homme hurlait de douleur. Roran l’acheva d’un revers.
L’autre soldat avait récupéré sa lance et le visait au cou. Il para de son bouclier. Le fer cogna contre le bois. Pour ne pas perdre l’équilibre sous les impacts répétés, Roran serrait les flancs de sa monture, qui hennit et se cabra. L’un des sabots heurta la poitrine du soldat, déchirant sa tunique rouge. Tandis que l’étalon reprenait ses appuis, Roran écrasa la gorge de son adversaire, puis il le laissa agoniser au sol pour se diriger vers le chariot suivant, près duquel Ulhart se battait seul contre trois ennemis.
Quatre bœufs tiraient chaque chariot du convoi. Alors que Feu de Neige longeait l’attelage de celui qu’ils venaient de capturer, le bœuf de tête donna un coup de corne. Touché à la jambe, Roran eut le souffle coupé par la douleur. Baissant les yeux, il vit pendre un morceau de botte et des lambeaux de chair.
Avec un cri de guerre, il fondit sur le plus proche des adversaires d’Ulhart et l’abattit d’un seul coup de marteau. Le deuxième esquiva son attaque et s’enfuit au galop.
— Tue-le ! aboya Ulhart à Roran, qui fonçait déjà à la poursuite du fuyard.
Le soldat éperonnait sa monture avec tant de violence que l’animal saignait ; il n’était cependant pas assez rapide. Vif comme l’éclair, Feu de Neige semblait voler, Roran couché sur son encolure. Comprenant que la fuite était vaine, le soldat fit une brusque volteface et attaqua au sabre. Roran para de justesse avec son marteau et amorça un moulinet pour frapper à la tête. Le soldat esquiva, puis attaqua de nouveau, aux bras, aux jambes. C’était à l’évidence une fine lame. Roran étouffa un juron. S’il ne remportait pas le combat dans les quelques secondes à venir, c’en était fait de lui.
Conscient d’avoir l’avantage, le soldat redoubla d’efforts, obligeant Feu de Neige à reculer. Par trois fois, Roran crut qu’il allait être blesser, mais le sabre dévia au dernier moment, écarté par une force invisible – bénis soient les sorts protecteurs d’Eragon !
Faute d’autre recours, il opta pour une manœuvre inattendue, tendit le cou en avant et s’écria : « Bouh ! » comme pour effrayer quelqu’un dans un couloir sombre. Le soldat sursauta ; Roran profita de sa surprise et lui fracassa le genou. Le visage de l’autre se décomposa sous le choc. Il n’était pas remis que Roran frappait de nouveau aux reins. Le malheureux mugissait en arquant le dos quand un dernier coup de marteau abrégea ses souffrances.
Roran resta quelques instants sur place, le temps de reprendre son souffle, puis il mit Feu de Neige au petit galop et regagna le convoi. Attentif au moindre mouvement, il fit le point sur la situation. La plupart des soldats ennemis étaient déjà morts, ainsi que les conducteurs d’attelage. Près du chariot de tête, Carn se tenait face à un homme de haute taille vêtu de robes. Ils étaient immobiles, le corps raide. Seuls quelques tressaillements témoignaient de leur duel mental. Roran les observait quand, soudain, l’opposant de Carn bascula vers l’avant, rigide comme une statue.
Vers le milieu du convoi, cinq soldats entreprenants avaient détaché trois attelages et déplacé les chariots pour former un triangle depuis lequel ils résistaient à Martland Barbe Rouge et dix de ses hommes. Quatre de ces soldats tenaient l’ennemi à distance en passant leurs lances entre les chariots pendant que le cinquième tirait des flèches sur les Vardens, ce qui les obligeait à se mettre à couvert. L’archer en avait déjà blessé plusieurs ; certains étaient tombés de cheval, les autres étaient restés en selle suffisamment longtemps pour filer à l’abri.
Le front plissé, Roran réfléchissait : ils ne pouvaient pas s’attarder en terrain découvert, près d’une des principales voies de communication de l’Empire, pour abattre un à un les soldats en embuscade. Le temps jouait contre eux.
Tous les ennemis étaient tournés vers l’ouest, dans la direction des attaquants ; en dehors de lui, aucun Varden n’avait longé et dépassé le convoi. Les embusqués ignoraient donc qu’il venait à eux depuis l’est.
Une idée se fit jour dans l’esprit de Roran. En d’autres circonstances, elle lui aurait paru bien peu réaliste, mais en l’occurrence c’était le seul moyen de sortir de l’impasse au plus vite. Sans souci du danger – il avait cessé de craindre les blessures et la mort dès le début de la charge –, il lança Feu de Neige au galop, plaça la main gauche sur le pommeau de sa selle, quitta les étriers et rassembla ses forces. Lorsque Feu de Neige fut à cinquante pieds du triangle, il prit appui sur sa main gauche, se souleva et posa les deux pieds sur la selle, où il resta accroupi, déployant des trésors d’adresse et de concentration pour ne pas perdre l’équilibre. Comme il s’y attendait, l’étalon ralentit et amorça une volte à l’approche des chariots.
Alors que le cheval tournait, Roran relâcha les rênes et bondit au-dessus du chariot orienté vers l’est. Son ventre se noua. Il aperçut le visage de l’archer incrédule, ses yeux écarquillés, puis il s’effondra sur lui, et tous deux roulèrent au sol. Le corps du soldat amortit la chute de Roran, qui se mit aussitôt à genoux et pressa le rebord de son bouclier entre le casque et la tunique de son adversaire, lui brisant le cou. Après quoi, il se releva.
Les quatre autres soldats furent lents à réagir. Celui qui se trouvait à gauche de Roran commit l’erreur de tirer sa lance à l’intérieur du triangle. Dans sa hâte, il en coinça la pointe dans une roue, et la hampe se brisa entre ses mains. Roran se jeta sur lui. Le soldat voulut reculer, mais les chariots lui coupaient la retraite. Un coup de marteau sous le menton eut raison de lui.
Le second soldat, plus malin, lâcha sa lance pour dégainer. Il n’avait pas sorti son épée du fourreau que Roran lui défonçait le thorax.
Les deux derniers s’étaient ressaisis ; lame au poing, ils convergèrent sur lui en grimaçant. Roran tenta d’esquiver. Sa jambe blessée céda, il chancela, se reçut sur un genou, para de son bouclier, se jeta en avant et écrasa le pied de l’agresseur du plat de son marteau. Avec un juron, l’homme tomba à terre. Et le marteau s’abattit sur son crâne.
Il ne lui restait plus qu’un adversaire. Il se mit sur le dos pour lui faire face.
Jambes écartées, les bras en croix, il s’immobilisa.
Le soldat se dressait au-dessus de lui, menaçant, la pointe de son épée à moins d’un pouce de sa gorge.
Et Roran de songer : « C’en est fini de moi. »
C’est alors qu’un bras épais entoura la gorge du soldat et le tira en arrière. L’homme émit un cri étranglé. Une épée jaillit de son torse dans un flot de liquide vermeil, et il s’effondra, mort, découvrant Martland Barbe Rouge tout éclaboussé de sang.
Haletant, le capitaine varden retira sa lame du cadavre, la planta dans le sol et s’appuya sur le pommeau, puis examina le carnage dans le triangle formé par les chariots. Enfin, il hocha la tête en signe d’approbation :
— Je pense que tu feras l’affaire, Puissant Marteau.
Assis au bord d’un chariot, Roran se mordait les lèvres tandis que Carn découpait sa botte abîmée ; dans un effort pour ignorer les élancements de sa jambe blessée, il regardait tournoyer les vautours et se concentrait sur des souvenirs de la ferme familiale dans la vallée de Palancar.
Un grognement lui échappa quand Carn tâta l’entaille profonde.
— Excuse-moi, dit le magicien. Il faut que j’examine ta plaie.
Roran continua d’observer les vautours en silence. Au bout d’un moment, Carn prononça une formule en ancien langage, et, quelques secondes plus tard, la douleur s’était considérablement atténuée. Baissant les yeux, Roran constata que sa jambe était comme neuve.
Le teint plombé, Carn tremblait, épuisé d’avoir soigné deux autres guerriers avant lui. Il s’affala contre le chariot, les bras noués autour de son ventre. Il semblait sur le point de vomir.
— Ça ne va pas ? demanda Roran.
Carn esquissa un haussement d’épaules :
— Ça ira mieux tout à l’heure. Besoin de récupérer… Le bœuf t’a éraflé le tibia. J’ai pu refermer l’entaille ; je n’avais, hélas, plus la force de guérir le reste. La peau et les muscles sont ressoudés. Ainsi, tu ne saigneras plus et tu ne souffriras pas trop. Mais ta jambe n’est pas bien solide, elle te soutiendra tout juste. Évite les efforts le temps qu’elle finisse de cicatriser.
— Ce sera long ?
— Une semaine. Peut-être deux.
Roran enfila ce qui avait été une botte :
— Eragon m’a entouré de sorts pour me protéger des blessures. Ils m’ont sauvé la vie plusieurs fois aujourd’hui. Pourquoi ne m’ont-ils pas évité ce coup de corne ?
— Je l’ignore, soupira Carn. Personne n’est jamais paré contre toute éventualité. C’est ce qui rend la magie si dangereuse. Si tu négliges un minuscule détail en formulant un enchantement, ou bien tu en es seulement affaibli, ou bien il en résulte une catastrophe que tu n’avais pas prévue. Cela arrive aux meilleurs magiciens. Il doit y avoir une faille dans les sorts de ton cousin, un mot mal placé ou une faute de logique qui a permis à ce bœuf de t’encorner.
Roran se laissa glisser du chariot et gagna la tête du convoi en boitillant pour évaluer les résultats de la bataille. Cinq Vardens, dont lui, avaient été blessés au cours des combats. Deux autres étaient morts : un homme qu’il connaissait à peine et Ferth, avec lequel il avait bavardé en diverses occasions. Parmi les ennemis, soldats ou conducteurs d’attelage, il n’y avait pas de survivants.
Il s’arrêta devant ses deux premières victimes. Le spectacle des cadavres lui souleva le cœur. « Maintenant, j’en ai tué… combien ? Je ne sais plus. » Il prit soudain conscience que, dans la frénésie guerrière à la bataille des Plaines Brûlantes, il avait perdu le compte des hommes qu’il avait abattus. Le fait d’avoir envoyé assez d’ennemis à la mort pour ne pas se souvenir de leur nombre le laissa perplexe. « Faut-il que je décime des régiments entiers pour reconquérir ce que l’Empire m’a volé ? » La pensée qui suivit le troubla plus encore : « Et s’il le fallait ? Comment pourrais-je rentrer dans la vallée de Palancar et y vivre en paix avec une âme noire du sang que j’ai versé ? »
Fermant les yeux, Roran s’appliqua à détendre les muscles de son corps, à se calmer. « Je tue au nom de l’amour. Je tue par amour pour Katrina, par amour pour Eragon et tous ceux de Carvahall. Je tue par amour des Vardens, par amour pour cette terre qui est la nôtre. Au nom de l’amour, je traverserai des océans de sang, dussé-je en périr ! »
— Jamais rien vu de tel, Puissant Marteau, déclara Ulhart.
Roran rouvrit les yeux sur le vieux briscard qui tenait Feu de Neige par la bride.
— Je ne connais personne d’assez fou pour tenter un truc pareil. Sauter par-dessus des chariots et s’en sortir vivant ! Bien joué. Un conseil d’ami, cependant. Si tu veux vivre un autre été, évite ce genre de numéro de voltige et les combats seul contre cinq. Un peu de prudence ne serait pas de trop.
— J’y songerai, répondit Roran en prenant les rênes de l’étalon.
Dans le laps de temps écoulé depuis qu’il avait eu raison des derniers soldats ennemis, les guerriers valides avaient entrepris d’inspecter le contenu des chariots. Ils ouvraient les ballots de marchandises et rapportaient leurs découvertes à Martland, qui notait afin que Nasuada étudie l’inventaire ; peut-être lui fournirait-il des renseignements sur les intentions de Galbatorix. Roran les observa tandis qu’ils fouillaient les derniers chariots du convoi, remplis de sacs de grain et de piles d’uniformes. Cette tâche terminée, ils égorgèrent les bœufs. En bon fermier, Roran en était malade. Il le fallait pourtant, et il aurait manié le couteau lui-même si on le lui avait demandé. Ils auraient bien ramené les bêtes chez les Vardens si elles n’avaient été trop lentes. En revanche, les chevaux de l’ennemi pouvaient les accompagner dans leur fuite. Ils en capturèrent le plus possible et les attachèrent aux leurs.
Enfin, l’un des hommes tira de ses sacoches une torche imprégnée de résine, l’enflamma à l’aide de son briquet à silex, puis, remontant le convoi sur toute sa longueur, il mit le feu aux chariots et jeta son brandon sur le dernier.
— En selle ! tonna Martland.
Malgré sa jambe douloureuse, Roran se hissa sur Feu de Neige et le guida vers Carn tandis que les hommes s’assemblaient sur deux files derrière leur capitaine. Les chevaux renâclaient et piaffaient, pressés de mettre une saine distance entre eux et l’incendie.
Martland partit d’un bon trot, et le groupe suivit, laissant derrière lui les chariots qui brûlaient, perles de flammes le long de la route déserte.